En Turquie, l’offensive contre l’avortement des islamo-conservateurs

Nouveau signe de la régression des droits des femmes dans la Turquie d’Erdogan, la pratique de l’avortement – pourtant légal – a quasiment disparu dans les hôpitaux publics. Le phénomène, révélateur de la politique nataliste du président islamo-conservateur, inquiète les associations féministes.

Elle aurait préféré se tromper d’adresse. «C’était une modeste villa de trois étages dans un quartier excentré d’Istanbul. La porte s’est ouverte sur un nuage de fumée. Cigarette à la bouche, le gynécologue m’a invité à le suivre. On est entré dans une salle de bains infecte, maculée de taches de sang. Il m’a dit: c’est ici que je vais te faire avorter», grimace Sümbül (un nom d’emprunt). C’était un matin stambouliote d’hiver et de galère. Sous le choc, la jeune femme turque de 28 ans a d’abord songé à crier – un cri de colère qui gonflait depuis six semaines dans son dans son ventre, à la même allure que cet indésirable embryon dont elle était porteuse.

«On avait fait les imprudents avec un gars que je venais de rencontrer, et j’étais tombé enceinte. Une nuit d’inattention, comme ça peut arriver, qu’on voulait gommer au plus vite avec une IVG. En voyant cette pièce miteuse qui faisait office de clinique clandestine, j’ai voulu hurler: quel crime ai-je commis pour être ainsi traitée?», raconte-t-elle, les yeux écarquillés, à la terrasse d’un resto-minute du quartier Kadiköy. Mais ce matin-là, le cri n’est pas venu. Dans un silence de consternation, Sümbül a rassemblé ses affaires à la va-vite, puis elle est partie en claquant la porte avec une seule idée en tête: trouver le bon cabinet médical prêt à réaliser cet acte – pourtant reconnu par la loi – que la plupart des hôpitaux turcs refusent aujourd’hui d’exercer. «Tu imagines, c’est mon droit, et je ne peux même pas en disposer! Ça en dit long sur ce que les femmes subissent aujourd’hui en Turquie», enrage-t-elle.
«Tout est parti d’un discours prononcé par Erdogan en 2012. Alors premier ministre, il avait qualifié l’avortement de “crime”» Marie Lou O’Neil, directrice du centre d’études sur les femmes de l’université Kadir Has, à Istanbul
Comble de l’absurde: en Turquie, l’IVG est légale depuis 1983. C’est, avec la Tunisie, le seul pays du monde musulman à autoriser les avortements volontaires, sur simple demande de la mère, autres que motivés par des raisons médicales. Mais la dérive autoritaire et conservatrice du président islamonationaliste Recep Tayyip Erdogan encourage de plus en plus de médecins à rechigner à pratiquer cette intervention. «Tout est parti d’un discours prononcé par Erdogan en 2012. Alors premier ministre, il avait qualifié l’avortement de “crime”. Dans la foulée, des députés de l’AKP (Parti de la justice et du développement) avaient annoncé un projet de loi réduisant de 10 à 6 ou 4 semaines de grossesse la période pendant laquelle l’avortement reste légal», rappelle Marie Lou O’Neil, directrice du centre d’études sur les femmes de l’université Kadir Has, basée à Istanbul. À l’époque, la réforme controversée fut annulée sous la pression des associations féministes. Mais le mal était déjà fait. «De nombreux praticiens ont fait leur le discours d’Erdogan et n’ont désormais aucun scrupule à s’octroyer le pouvoir de dire non à l’avortement», déplore la chercheuse.