Argentine : les militantes pro-avortement relancent le débat pour la présidentielle

Le feu vient de passer au rouge. Une dizaine de jeunes femmes qui ne se connaissent pas arborant un foulard vert, symbole des pro avortement, noué à leur sac traversent sous la pluie l’avenue Callao à Buenos Aires en zigzaguant entre les voitures pressées. 
À quelques mètres de là, se trouve l’imposant Congrès où les sénateurs argentins ont voté, le 8 août dernier, contre la légalisation de l’avortement. Il n’aura fallu que cinq jours pour rappeler au pays, la triste réalité. 

Une femme des quartiers humbles de la banlieue de Buenos Aires a décidé d’interrompre sa grossesse en s’introduisant une tige de persil dans son utérus pour provoquer une infection. Une méthode d’avortement préhistorique. Elle en mourra.

Quartier de Tribunales, Buenos Aires, Argentin, août 2018.
Au coin d’une rue, un fleuriste vend des foulars verts pour les pro avortement, bleus pour les anti avortement et orange pour ceux qui veulent une séparation du gouvernement et de l’Église Catholique dans la Constitution. 

Une virgule qui change tout

Si cette femme de 34 ans avait survécu, elle aurait été passible d’une peine d’emprisonnement d’une à quatre années. L’article 86 du code pénal argentin datant de 1921 autorise l’IVG si la grossesse met en danger la vie de la mère mais sa lecture était problématique concernant le viol. La disparition de la virgule lors de la promulgation du texte, après le mot « viol » prêtait à confusion sur ce point. Cet article dit que l’IVG est autorisée :  « 2° Si la grossesse provient d’un viol ou d’un attentat à la pudeur commis sur une femme idiote ou démente ». Sans virgule on comprend que l’avortement est autorisé seulement pour les femmes handicapées mentales -on passera sur les termes idiotes ou démentes de l’époque- alors que le texte de départ avec la virgule permettait de comprendre que toute femme ayant été violée avait le droit d’avorter. Il aura fallu attendre 2012 pour que cette version soit ratifiée autorisant les femmes violées à avorter.

Mais encore aujourd’hui sur 24 provinces argentines seulement 9 ont adopté le Protocole National d’Avortement Non Punissable autorisant l’IVG pour les grossesses à risque ou en cas de viol. Les autres provinces résistent. 

Avortement clandestin=business

« L’interdiction ne sert à rien. Personne ne peut arrêter une femme qui veut avorter », dit l’écrivaine et militante féministe Dahiana Belfiori en buvant du maté dans son salon. Âgée de 40 ans, éduquée dans la foi catholique, elle en avait 18 quand elle a décidé de ne pas poursuivre sa grossesse.

« Mon petit-ami de l’époque était avec moi. Nous nous sommes rendus dans une clinique clandestine de la ville de Córdoba où je vivais. Quand nous sommes entrés dans la maison, qui se trouvait à côté d’un hôpital public, nous avons dû longer un long couloir avant de rentrer dans une salle d’attente. Tout était parfaitement propre. Mais j’avais très peur car on savait que c’était illégal. Une femme m’a ensuite emmenée dans une salle où se trouvait un brancard. Elle m’a invitée à me coucher et un médecin est venu pour me donner un anesthésiant. Quand je me suis réveillée, le médecin me regardait paisiblement. Il ne semblait pas me juger. Sur le moment je l’ai bien aimé car je me sentais comprise. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai réalisé que ce médecin avait surtout réalisé une bonne affaire avec moi » susurre encore émue Dahiana.

Issue d’une famille de classe aisée, Dahiana a eu le « privilège » de pouvoir mettre un terme à sa grossesse dans de bonnes conditions d’hygiène réalisé par des médecins professionnels. Ce n’est pas le cas de toutes les femmes en Argentine. Un avortement clandestin peu revenir à plus de 30 000 pesos (696 euros). Une fortune dans ce pays où 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Certaines femmes s’endettent pendant plus de 20 ans pour pouvoir réaliser une IVG dans une clinique clandestine. Celles qui ne peuvent pas payer cette intervention n’ont pas d’autres choix que d’avorter avec les pires méthodes. Tige de persil, perche en fer, aiguille à tricoter etc.
Selon les estimations, en 2016, 43 femmes sont mortes des suites d’un avortement clandestin. Le Ministère de la Santé d’Argentine estime que 450 000 à 500 000 avortements sont pratiqués par an. La qualité des registres du pays ne permet pas d’obtenir un recensement précis. Du coup, les pro et les anti-avortement se livrent une véritable guerre des chiffres. Un problème urgent à résoudre.
Après un avortement, le poids de l’éducation religieuse fait que tu te sens comme une criminelle.


Dahiana Belfiori, militante et écrivaine féministe

« Ma famille a appris que j’avais avorté à la sortie de mon livre qui traite de ce sujet il y a trois ans », dit Dahiana en caressant son chat noir qui ronronne dans le fauteuil, « j’ai pu alors parler longuement avec ma mère qui m’a confiée à son tour qu’elle avait pensé avorter de mon frère. Cette expérience a été très importante pour moi car elle m’a permis de me livrer. Après un avortement, le poids de l’éducation religieuse fait que tu te sens comme une criminelle. Parler, c’est ne pas être soumise au silence de la clandestinité ! »

C’est en 2012 que Dahiana a décidé d’aider les autres femmes qui désirent avorter en étant une des créatrices de la Red Socorrista (Réseau des sauvetrices). Une assistance téléphonique féministe – qui, à l’époque, fonctionnait dans quatre provinces argentines – pour accompagner les femmes qui voulaient interrompre leur grossesse à l’aide de médicaments. « Si on sentait un doute chez l’une d’elles, notre travail était de respecter son choix sans la forcer, et si elle était convaincue de vouloir avorter, on lui expliquait les procédures à suivre pour pratiquer une IVG chez elle par voie vaginale avec du Misoprostol. Conseiller ces femmes par téléphone n’est pas puni par la loi ; mais la pratique de l’avortement est illégale ! Je milite fermement pour que ce droit nous soit acquis. »

Entre parole qui se libère et peur d’être dénoncée

Le débat sur l’avortement en Argentine a permis aux femmes de dépasser ce sujet tabou et de parler de leur expérience. Quelque chose d’impossible auparavant. Dans une station-service de la ville de Rosario (province de Santa Fe) à 300 km de Buenos Aires, nous rencontrons Agustina Siffredi. Elle arrive au rendez-vous à vélo. La vingtaine, petite, aux cheveux ondulés, elle me salue timidement. Agustina alors étudiante en communication visuelle tombe enceinte il y a deux ans. Son petit ami ne veut rien savoir et la laisse tomber. « Je ne voulais pas être mère et j’ai dû arrêter pendant plusieurs mois la faculté pour problèmes de santé », nous confie-t-elle. Chaque jour, Agustina doit prendre un traitement hormonal car elle est née sans tyroïde

C’est en se rapprochant de Red Soccorista, le réseau d’assistance téléphonique, qu’elle a pu réaliser l’IVG – enceinte de 9 semaines- chez elle avec du Misoprostol.  Afin de lui permettre d’acheter ce médicament, les féministes du réseau lui ont donné le contact d’un « médecin amical». Un médecin qui facilite l’accès à l’avortement sans trop poser de questions.

Agustina Siffredi, Rosario, Argentine, août 2018.
« Je ne regrette pas d’avoir avortée », dit l’une des affiches qu’Agustina a créée et collée sur un mur de Rosario. Agustina a avorté il y a deux ans chez elle en s’auto-administrant du Misoprostol. Elle milite depuis pour que la loi soit adoptée. Agustina sera présente en 2019 pour reclamer cette loi lors des présidentielles.


La province de Santa Fé où se situe la ville de Rosario fait partie des neuf provinces à avoir adopté le protocole sur l’avortement. Il est permis d’y avorter en cas de problème de santé ou de viol. « Je mourrais de peur d’être dénoncée et d’aller en prison », dit Agustina avec un regard craintif. C’est quand le débat sur l’avortement s’est ouvert en Argentine qu’Agustina a décidé de parler de son avortement sur les réseaux sociaux. « Avant je ne pouvais même pas en parler à ma psychologue ou à mes amis car c’était un sujet totalement tabou. C’est de cette manière que mes parents ont appris que j’avais avorté. Je n’ai pas eu de problème avec eux car je pense que le contexte du débat dans la société argentine leur a permis de comprendre la situation. »

Les pauvres aussi avortent

Cette compréhension de la part des familles est avant tout l’apanage des classes sociales moyennes à riches. Dans les bidonvilles argentins où la religion est pratiquée avec encore plus de ferveur que dans le reste du pays (92% de la population argentine est catholique), il est quasi impossible de parler d’avortement. Il est très difficile d’obtenir un témoignage. Carla, nous l’appellerons de cette façon pour la protéger, vit dans le bidonville 1-11-14 de Flores à Buenos Aires. Le quartier dont le Pape François est originaire. 
J’ai donc avorté avec la tige en fer d’une perche. J’ai eu beaucoup de chance de ne pas avoir de complications. Ici, c’est impossible d’en parler.


« Carla » Elle a accepté de raconter son avortement de manière anonyme. Les photos et les enregistrements ne sont pas autorisés. Ce sont ses conditions. Âgée d’une trentaine d’années, elle est mère de plusieurs enfants. Elle refuse de donner le nombre exact car elle pense que cela permettrait de la reconnaître. Le salon de son appartement n’a pas de fenêtres. La lumière du jour est atténuée par des rideaux jaunes et bleus aux couleurs de l’équipe de foot Boca Junior. Carla s’approche de sa chaise avec crainte. On sent qu’à tout moment elle peut revenir sur sa décision de parler. Pendant de longues minutes, elle regarde dans le vide avant de commencer à bouger les lèvres. Une énorme télé plasma au son coupé derrière elle passe des images du journal télévisé.  

« C’est quand j’ai commencé à avoir des nausées le matin que j’ai compris. Je l’avais vécu tellement de fois » dit-elle avant de replonger dans plusieurs longues secondes de silence. « J’étais désespérée car je ne voulais pas d’un autre enfant. Mon mari et moi nous travaillons comme cartoneros (chiffonnier) dans les rues de Buenos Aires. J’ai essayé d’obtenir du Misoprostol avec l’aide de ma meilleure amie, la seule au courant de sa situation, sur le marché noir mais c’était beaucoup trop cher. J’ai donc avorté avec la tige en fer d’une perche. J’ai eu beaucoup de chance de ne pas avoir de complications. Ici, c’est impossible d’en parler. Le dimanche, je vais avec ma famille et mes voisins à l’église évangélique de notre quartier. Personne ne me comprendrait », ponctue Carla.

Si Carla raconte son expérience, c’est parce qu’elle est fatiguée d’entendre que seuls les riches avortent. « On dit que les femmes humbles des bidonvilles n’avortent pas, mais c’est faux. Nous le faisons en prenant des risques inconsidérés et depuis le débat sur l’avortement je n’en peux plus d’écouter les Eglises nous condamner pour le choix que nous avons fait. Oui, je me sens terriblement coupable et je vais devoir vivre avec cela toute ma vie. Si l’avortement était légal, je me sentirais soulagée. »

Un génocide avec des gants blancs, pour le Pape François

Pendant le débat sur l’avortement en Argentine, la mobilisation des Églises catholiques et évangéliques a été sans précédent. Le 4 août 2018, plus de 600.000 personnes se sont réunies devant l’obélisque de l’avenue 9 de Julio à Buenos Aires pour influencer les votes des sénateurs contre l’avortement. Les manifestants scandaient de nombreux slogans tels que « Jésus est le chemin » ou « Si tu votes pour l’avortement, je ne te vote pas. »

Pour le pasteur Jorge Gomez, secrétaire général de l’Alliance Chrétienne des Églises Évangéliques Argentines (ACIERA), qui représente 15 000 églises évangéliques des 16 000 existantes dans le pays, c’est une grande satisfaction que les sénateurs aient voté contre l’avortement. « La plupart des avortements en Argentine sont dus à des conduites sexuelles non responsables. Nous désirons faire baisser le nombre d’avortements en développant l’éducation sexuelle, en accompagnant les femmes, même violées, pour qu’elles éduquent leurs enfants ou qu’elles les donnent en adoption. Nous voulons participer activement à l’amélioration de la loi d’adoption en Argentine. Des milliers de familles veulent accueillir un enfant » explique le pasteur assis dans son bureau à la décoration austère.

Dans la Constitution argentine, il n’y a pas de séparation entre l’État et l’Église catholique. Son influence dans l’hémicycle des sénateurs s’est fait ressentir.

L’écrivaine Claudia Piñeiro en a fait les frais. « Après avoir parlé devant les députés à faveur de l’avortement je devais présenter un confrère cubain lors d’une conférence organisée par une entreprise. Plus de 100 personnes anti-avortement ont appelé tous les jours cette entreprise pour que je ne fasse pas la présentation. L’Amérique latine est le dernier bastion de l’Église. Si l’Argentine légalise l’avortement comme à Cuba, en Uruguay, en Guyane et dans la ville de Mexico, elle a peur que les pays voisins suivent. »

Fervente militante pour les droits des femmes, la romancière Claudia Piñeiro analyse la situation de dichotomie que traverse le pays sur le thème de l’avortement : “Quand tu as plus d’éducation et de culture, tu as tendance à accepter plus facilement les autres. Personne ne demande aux catholiques ni aux évangéliques qu’ils avortent. Ce qu’on leur demande, c’est qu’ils donnent cette liberté aux femmes.”

Pour la militante féministe et professeure d’histoire Celeste McDougal : «L’église et les conservateurs qui sont contre l’avortement s’opposent avant tout au plaisir sexuel de la femme. Sans oublier le comportement hypocrite de certains comme le sénateur anti-IVG Carlos Menem, ancien président de l’Argentine (1989-1999), qui a accompagné son ex épouse pour avorter ! » commente Celeste avec son foulard vert autour du cou dans son appartement à Flores. 

Celeste McDougal à Buenos Aires, Argentine, août 2018.
Féministe, professeure d’Histoire et d’éducation sexuelle, Celeste participe à la Campagne Nationale pour le Droit à l’avortement légal, professionnel et sûr. “En cas d’avortement, nous ne voulons plus de pénalisation. Une jeune femme, Belen, a été incarcérée durant trois ans à Tucuman pour un avortement spontané en 2016. Elle a été dénoncée par le personel de l’hôpital. Elle ne savait pas qu’elle était enceinte.” Par chance, Belen a été libérée grâce au travail de militantes féministes.

Une féministe anti-avortement

Mais toutes les féministes ne sont pas pour l’avortement. C’est le cas de Sol, âgée de 20 ans, mère d’un enfant d’un an. Elle vit avec son enfant dans la coquette maison de ses parents, située dans un quartier défavorisé. Sol porte fièrement le foulard bleu “Salvemos las 2 vidas”, Sauvons les deux vies. Elle a 20 ans et elle fait partie d’un groupe féministe contre l’avortement. Sol est mère d’un enfant d’un an. Elle prenait la pilule lors de ses relations sexuelles avec son petit ami. Un antibiotique qu’elle a pris a annulé l’effet de la pilule et elle est tombée enceinte. “Pendant le débat nous avons reçu une liste de tous les politiques à faveur de l’avortement pour ne surtout plus voter pour eux.”
En août dernier, le monde entier avait les yeux rivés sur l’Argentine pensant que l’avortement allait devenir légal. Bien que la déception fut immense pour les pro-IVG le combat ne fait que commencer : « Nous allons continuer à nous battre pour nos droits et en 2019 nous serons prêts à rouvrir le débat devant le gouvernement », s’écrie l’écrivaine Claudia Piñeiro en montrant ses ongles verts. Mais comme toutes les femmes en Argentine qui veulent la légalisation de l’avortement, elle sait que l’Église utilisera son grand pouvoir d’influence pour tenter de repousser une fois de plus l’échéance.